L’aide à l’enfance collabore avec la police pour s’attaquer au trafic de personnes en Ontario

Nancy French de la York Region Children’s Aid Society discute de la façon dont les proxénètes attirent les jeunes prises en charge dans le commerce du sexe en leur promettant une meilleure vie, ainsi que des mesures que le secteur de l’aide à l’enfance et la police prennent pour y mettre fin.

Nancy French, chef des opérations, est à la SAE de York depuis 31 ans.

Nancy French, chef des opérations, est à la SAE de York depuis 31 ans.

Comment avez-vous appris que le trafic de personnes est un problème ayant un lien avec le bien-être de l’enfance?

Nous collaborons étroitement avec la police régionale de York sur plusieurs fronts, notamment les mauvais traitements à l’égard des enfants. Un jour de 2013, le sergent détective Thai Truong a communiqué avec moi et m’a dit : « Vous n’êtes probablement pas au courant, mais nous nous efforçons de prévenir le trafic de personnes depuis un certain temps, et nous avons constaté que chaque fille avec qui nous travaillons a déjà eu affaire à l’aide à l’enfance à un moment donné dans sa vie. »

Avez-vous été surprise de cette information?

Oui je l’ai été. Je me suis rendu compte que nous devions nous pencher sur cette situation parce que des signes et des circonstances avaient échappé au système et aux agences du bien-être de l’enfance. J’ai pris conscience que je comprenais très peu le trafic de personnes. Comme ce que croient probablement la plupart des gens la première fois qu’ils entendent parler de trafic de personnes, je pensais : « Oh, c’est lorsque de jeunes filles et femmes d’Europe sont amenées en Amérique du Nord pour de faux motifs, et qu’elles sont ensuite engagées dans le commerce du sexe ». Cela est en fait un fragment du trafic de personnes. L’idée que le trafic de personnes n’est pas un problème intérieur est tout à fait fausse, et la perception que certaines personnes peuvent avoir — que le trafic de personnes « n’est pas dans ma cour ou ma communauté », pour ainsi dire — est également fausse. Le trafic de personnes peut être simplifié et défini comme le fait de fournir du travail ou un service par la peur.

Compte tenu de la définition élargie de trafic de personnes, y en a-t-il un type particulier dont votre agence s’occupe?

La majorité des cas impliquent des filles qui sont entraînées, émotionnellement contraintes, et exploitées dans le commerce du sexe. Pour le moment, la plus grande partie de notre travail à la SAE de York est de réagir aux préoccupations des jeunes de la communauté, des jeunes que nous prenons en charge, incluant des pupilles de la Couronne. Certaines d’entre elles sont activement leurrées, et nous avons découvert qu’elles sont actuellement victimes de trafic de personnes.

Pouvez-vous donner un peu plus de détails sur la façon dont le trafic de jeunes filles a à voir avec les SAE, et non seulement la police?

Lorsque le trafic de personnes implique des enfants et des jeunes de moins de 16 ans, c’est une question de protection de l’enfance. Le trafic de personnes est une forme de mauvais traitements à l’égard des enfants. Notre travail est d’intervenir et de protéger ces filles — et je souligne que nous parlons de filles parce que nous n’avons pas encore entendu parler de victimes masculines, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y en a pas. Nous devons repérer les enfants qui sont impliqués dans le trafic de personnes et intervenir efficacement pour les réorienter et les sauver.

Mais le trafic de personnes est aussi une question de bien-être de l’enfance du point de vue de la prévention, et c’est le problème que mentionnait le sergent détective Thai Truong. L’âge moyen d’entrée dans le trafic de personnes est 14 ans. Le processus de conditionnement peut commencer dès l’âge de 12 ou 13 ans. C’est l’âge d’un très grand nombre d’enfants avec qui nous travaillons, dans la communauté et parmi ceux que nous prenons en charge. Et lorsqu’on examine certains des facteurs de vulnérabilité qui rendent un enfant à haut risque de trafic de personnes, ces facteurs sont aussi présents chez les enfants avec lesquels nous travaillons. Nous avons donc la responsabilité de mieux comprendre comment nous pouvons assurer la sécurité des enfants et les tenir à l’abri du trafic de personnes.

Pourquoi les enfants engagés dans le système du bien-être de l’enfance sont-ils si vulnérables au trafic de personnes?

Les proxénètes sont très, très rusés lorsqu’il s’agit de cibler les jeunes les plus vulnérables, à risque et dépourvus. Les enfants engagés dans le système du bien-être de l’enfance sont les jeunes les plus vulnérables et les plus dépourvus. Les filles ont habituellement subi certaines formes de mauvais traitements et de négligence au cours de leur vie. Elles ont subi l’abandon, soit physique, c’est-à-dire qu’elles n’appartiennent vraiment à personne, ou émotionnel, c’est-à-dire qu’elles n’ont vraiment plus de lien avec la famille. La figure paternelle n’a pas été fortement présente ou positive, ou a été complètement absente. Les filles sont vulnérables au processus de conditionnement et au leurre dans le trafic de personnes en raison des promesses que leur font les proxénètes. Ils promettent à ces filles une vie et un mode de vie différents et meilleurs. Ils leur promettent un lien émotionnel, qui peut manquer dans leur vie. Et on leur promet souvent une relation romantique avec le proxénète, qui est bien au courant du pouvoir de cet attrait. Un grand nombre de nos enfants recherchent réellement des racines quelque part, ainsi qu’un sentiment d’appartenance quelconque à un lieu ou envers des personnes. Ils cherchent une famille, et c’est ce que le proxénète leur promet.

Quelles mesures votre agence a-t-elle prises lorsqu’on a établi le lien entre le trafic de personnes et le secteur du bien-être de l’enfance?

Nous avons établi un protocole officiel avec la police régionale de York, particulièrement l’Unité des drogues et de la moralité sur le trafic de personnes, pour partager ouvertement l’information avec eux, le premier protocole de la sorte dans la province, à ce que je sache. Ce protocole est unique, en ce sens que nous avons résolument décidé d’avoir un partage d’information le plus ouvert possible — pour le pousser vraiment à ses limites, parce que nous croyons que c’est la seule façon d’intervenir et de protéger. Donc, lorsque les policiers patrouillent et qu’ils trouvent des jeunes qui relèvent de notre mandat et ont besoin de services de protection de l’enfance, ils nous appellent pour faire un signalement ou obtenir une consultation. Et vice-versa. Nous les appelons lorsque nous sommes inquiets ou avons connaissance qu’une jeune avec qui nous travaillons peut être impliquée dans le trafic de personnes. Nous avons aussi besoin de l’aide de la police lorsque nous réorientons ou sauvons des enfants qui sont impliqués dans le trafic de personnes. Parce que cette réalité comporte deux facettes : la victime et le proxénète.

Dans quelle mesure ce partenariat réussit-il?

En 2014, nous avons eu 20 signalements. En 2015, nous avons plus que doublé ce nombre, à plus de 45 signalements. À la moitié de cette année, nous avons déjà atteint les chiffres de l’an dernier. Ces chiffres révèlent que le dépistage précoce fonctionne. Ces résultats nous ont aussi permis d’établir une stratégie visant à aider ces enfants de façon beaucoup plus holistique.

De quelles autres façons votre agence s’attaque-t-elle au trafic de personnes?

Nous avons mis sur pied un comité interne de lutte contre le trafic de personnes à l’échelle de tous les services. Nous offrons maintenant à notre personnel une formation obligatoire sur le trafic de personnes, relativement au commerce du sexe, de sorte que nos employés puissent présenter cette perspective aux familles et aux enfants qu’ils servent. Nous en sommes aussi aux premiers stades de collaboration avec l’université de York à un projet de recherche comportant des entrevues avec des victimes et des fournisseurs de services, en vue de nous doter d’outils et de programmes qui nous aideront à mieux cerner les jeunes à risque dès les premiers stades. Nous sommes en terrain inconnu en matière de recherche, et nous établirons les fondements sur lesquels nous nous appuierons pour améliorer le repérage, ainsi qu’offrir les services appropriés aux victimes de trafic de personnes et à leur famille. Idéalement, les victimes seront en mesure de réintégrer des familles plus saines.

Quelles autres mesures aimeriez-vous que le secteur du bien-être de l’enfance prenne concernant le trafic de personnes?

J’aimerais qu’on instaure une stratégie provinciale intergouvernementale, de sorte à aligner et uniformiser tout ce que nous faisons relativement au trafic de personnes. Nous avons de meilleures chances de régler réellement le trafic de personnes au niveau policier. Tous les enjeux que j’ai mentionnés — personnes et familles dépourvues, pauvreté, logement, coupure de liens avec la communauté, alcoolisme et toxicomanie — doivent être abordés à un plus haut niveau. Nous ne serons pas aussi efficaces sans l’engagement de la police et un cadre de travail abordant la question fondamentale de ce qui fait en sorte que les enfants sont vulnérables au trafic de personnes.

Cette entrevue a été condensée et modifiée.

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