La réconciliation avec les communautés autochtones : une priorité essentielle de l’AOSAE en 2016

Karen Hill, directrice des Services autochtones, à l’AOSAE, discute des démarches entreprises et de ce qui est à venir.

Karen Hill, Director of Aboriginal Services, OACAS

Karen Hill, directrice des Services autochtones, l’AOSAE

Pourquoi la réconciliation est-elle une priorité pour le secteur du bien-être de l’enfance?

Depuis plusieurs années maintenant, en reconnaissance de l’héritage des pensionnats et du mouvement « Sixties Scoop », le secteur du bien-être de l’enfance s’affaire activement à établir des relations avec les communautés autochtones et à redonner la responsabilité d’offrir des services de bien-être de l’enfance aux communautés autochtones.

La publication du Rapport de la Commission de vérité et réconciliation (CVR) a fait en sorte que le secteur du bien-être de l’enfance a redoublé ses efforts. Le rapport final comprend cinq recommandations qui en appellent particulièrement au secteur du bien-être de l’enfance; elles ont trait aux principes de connexion, de responsabilité et d’engagement de la communauté dans la vie des enfants, en reconnaissant les différences culturelles, en ce sens qu’il n’existe pas de modèle unique relativement à l’engagement des familles. La combinaison de nos efforts antécédents et de la publication du rapport de la CVR nous a amenés à faire de la réconciliation une priorité pour le secteur du bien-être de l’enfance en 2016.

Quel rôle l’AOSAE joue-t-elle dans la démarche du secteur du bien-être de l’enfance pour réaliser la réconciliation?

L’AOSAE incite activement le secteur à reconnaître le passé et ses impacts sur les communautés. Il y a quelques années, l’AOSAE a commencé à élaborer le Cadre de réconciliation. Il s’agit d’un ensemble d’activités visant à sensibiliser le personnel du bien-être de l’enfance aux gestes qu’il peut et doit poser et à le familiariser avec ceux-ci. Les cinq domaines d’action sont : l’accueil de la culture autochtone; l’établissement de relations avec les communautés des Premières nations, Métis et Inuits (PNMI); l’appui au rétablissement de l’autorité; la réconciliation; l’éducation du public.

L’AOSAE appuie activement le rétablissement de l’autorité, c’est-à-dire que les communautés autochtones assument graduellement la responsabilité de fournir toute la gamme de services du bien-être de l’enfance. Nous accomplissons cette tâche en partenariat avec l’Association of Native Child and Family Serving Agencies of Ontario (ANCFSAO), ainsi qu’avec l’appui du conseil d’administration de l’AOSAE.

Comment le secteur du bien-être de l’enfance peut-il démontrer que des changements significatifs se produisent?

L’AOSAE a élaboré un outil d’évaluation qui accompagne le Cadre de réconciliation. Il consiste en des questions détaillées qui nous fournissent un instantané de la position des agences dans le continuum de réconciliation, ainsi que de la solidité de leurs relations avec les communautés autochtones. L’outil d’évaluation aborde les partenariats avec les communautés autochtones et la nature des services offerts à ces familles. Il s’agit d’un moyen quantifiable de montrer la mesure dans laquelle le secteur du bien-être de l’enfance progresse; il démontre aussi aux communautés autochtones que nous avons parcouru beaucoup de chemin et que la réconciliation nous tient à cœur.

On a mentionné que le secteur du bien-être de l’enfance présentera ses excuses relativement à son rôle dans le mouvement Sixties Scoop, ainsi qu’à l’appréhension des enfants autochtones et aux mauvais traitements à leur égard. Quelle serait l’incidence de telles excuses?

Les excuses peuvent avoir une forte incidence. Il s’agit d’une première étape importante, si on peut dire. Si vous et votre meilleur ami ou votre sœur avez une dispute importante, et que votre faute à son égard était grave, vous ne pouvez alors pas prétendre que cela ne s’est jamais produit. Vous devez vous excuser.

Les personnes travaillant dans le secteur du bien-être de l’enfance pensaient vraiment qu’elles agissaient correctement. Les excuses sont une occasion pour les Autochtones de nous dire, à nous qui œuvrons dans le secteur du bien-être de l’enfance : « Je me sens mal que vous ayez porté un jugement à mon égard. Vous m’avez dépourvu de pouvoir, vous m’avez manqué de respect et vous m’avez enlevé le contrôle. Votre jugement était fondé sur une hypothèse erronée. » Si nous ne nous excusons pas en tant que secteur, nous risquons de perpétuer le passé.

Quelle forme les excuses prendront-elles?

Cela est négociable. Nous travaillons actuellement avec le secteur et les communautés autochtones à définir la forme que prendront les excuses. Nous devons poser les questions suivantes aux Autochtones : « Que vous faut-il? » et « Que voulez-vous? » Nous ne savons pas où en sont les communautés autochtones. Il y aura naturellement de la méfiance et du cynisme relativement à la raison pour laquelle nous posons ce geste en tant que secteur. Mais nous irons de l’avant malgré tout, parce que c’est la bonne chose à faire.

Quel est le délai prévu pour réaliser la réconciliation intégrale?

Même si quelqu’un agitait une baguette magique maintenant, et que cette personne commençait à aborder les questions d’attachement et les traumatismes vécus par les enfants et leurs personnes responsables, il faudrait au moins trois générations pour que les gens en guérissent. Rien ne se produira avant que le système reconnaisse le passé.

Une des critiques soulevées à l’endroit du secteur du bien-être de l’enfance est le manque de services culturellement appropriés à l’intention des familles autochtones. Comment l’AOSAE réglera-t-elle cette question?

En 2014, nous avons publié The Other Side of the Door, un guide pratique à l’intention des professionnels du bien-être de l’enfance sur les façons d’offrir des services culturellement appropriés aux enfants et aux familles des Premières nations, Métis et Inuits. Ce guide fait prendre conscience aux intervenants de leurs idées préconçues  et de leurs préjugés concernant les enfants, les parents et les familles autochtones, ainsi que de la distinction entre la vision du monde des Autochtones et celle des Occidentaux. Nous voulons éviter que les générations d’enfants et de familles déjà traumatisées soient de nouveau victimisées par le secteur du bien-être de l’enfance. Nous envisageons aussi d’élaborer une formation des professionnels du bien-être de l’enfance, dont le programme abordera les réalités autochtones.

Quelle principale leçon le secteur du bien-être de l’enfance pourrait-il tirer de l’engagement avec les familles autochtones?

Lorsqu’un intervenant étudie une intervention pour aider une famille, il doit s’assurer qu’il n’agit pas seulement de façon expéditive; il doit s’orienter davantage vers l’avenir et penser à long terme. S’il retire l’enfant d’un parent, enfoncera-t-il ce parent davantage? On peut plutôt fournir des soins de répit ou envoyer une bonne d’enfants. Le secteur du bien-être de l’enfance aime croire que le retrait de l’enfant est une intervention à court terme, mais si on retire à la famille la première raison pour laquelle elle se lève le matin, on compromet vraiment le mieux-être de la famille.

Qu’est-ce que le secteur du bien-être de l’enfance peut faire de plus pour améliorer la façon dont il sert les familles autochtones?

Il existe aussi une culture de supériorité au sein du secteur du bien-être de l’enfance. Les gens doivent faire preuve de courage lorsqu’ils pensent à cela, mais le racisme institutionnalisé est répandu. Par exemple, dans les cas d’ordonnance de surveillance, la situation devient conflictuelle entre un parent et l’autorité du bien-être de l’enfance lorsqu’une demande de protection est soumise au tribunal. Le parent sent qu’il est plus privé de ses droits. Si on s’engage avec les gens d’une façon réelle, le déséquilibre de pouvoir peut être atténué.

De quelle façon la vision du monde occidentale contribue-t-elle au nombre disproportionné d’enfants et de jeunes autochtones pris en charge?

Selon la vision eurocentrique occidentale du monde, on a des attentes sur le plan du contrôle de l’environnement et de l’avenir. Cette perspective nous donne les moyens de remplir vigoureusement notre mandat. L’option de rechange est une approche communautaire. Cette domination de tous les systèmes est une continuation du génocide culturel tel qu’il est décrit par la CVR. Il s’agit d’un moyen d’anéantir la culture et les modes de vie autochtones. Cette mentalité accroît la motivation de retirer les enfants de leur domicile familial et de leur donner la chance qu’ils « méritent ».

Que pouvons-nous tous faire, en tant que personnes, pour participer aux processus de réconciliation?

Nous modifions activement notre comportement relativement à la marginalisation des Autochtones dans des aspects de la vie que la plupart des gens estiment ordinaires. Il existe une concurrence quant aux ressources dans la société dominante et dans les communautés autochtones. Les « nantis » tiennent à protéger ce qu’ils ont. Les « laissés pour compte » sont en colère et frustrés parce qu’ils ne peuvent pas participer aux systèmes dominants. Parce que les personnes de couleur sont identifiables, elles constituent des cibles faciles. Actuellement, la situation est économiquement difficile pour de nombreuses personnes, et comme la vie est de plus en plus difficile, les gens recherchent des boucs émissaires.

Nous devons commencer à réfléchir sur les communautés de façon critique. Plus vous interagissez avec les gens, plus il devient difficile de considérer les autres comme des objets. Cela fait de vous un meilleur être humain. Pensez au nombre de personnes autochtones qui travaillent au sein de votre organisme. Quelle est la stratégie de recrutement de votre organisme? Comment renseignons-nous les gens sur la culture autochtone au sein de nos organismes? Les gens doivent commencer à se poser des questions difficiles au sujet de leur communauté. Comment se fait-il qu’il soit toujours acceptable que les Autochtones soient marginalisés et expulsés?

Contexte historique : Pensionnats et mouvement Sixties Scoop

Avant l’arrivée des Européens, les communautés autochtones prenaient soin de leurs enfants de façons qui étaient conformes à leurs diverses pratiques culturelles, leurs croyances spirituelles, leurs lois et leurs traditions. L’éducation des enfants était une responsabilité communautaire. Dans son ignorance, le gouvernement fédéral a contribué au génocide culturel des Autochtones en instaurant des pensionnats indiens afin de « civiliser » et d’« éduquer » les Autochtones aux mains d’organismes religieux et de l’Église. Au milieu des années 1970, près de 150 000 enfants autochtones ont été retirés et séparés de leur famille ainsi que de leur communauté et placés dans des pensionnats. On leur a imposé la tenue vestimentaire, le comportement, la religion et la langue des Européens. Le but n’était pas de les éduquer, mais de les isoler des influences de leurs parents et de leur communauté.

Le système du bien-être de l’enfance a joué son rôle déplorable dans l’histoire des Autochtones au Canada. Jusqu’à la fin des années 1980, les intervenants du bien-être de l’enfance non autochtones connaissaient peu les différences culturelles et prenaient des décisions fondées sur leurs valeurs et croyances euro-occidentales de l’éducation. Cette ignorance a mené au mouvement nommé Sixties Scoop, faisant en sorte que quelque 20 000 enfants autochtones ont été retirés de leur domicile familial et placés en adoption dans des foyers d’accueil non autochtones au cours des années 1960 et 1970. À cette époque, les intervenants du bien-être de l’enfance pensaient qu’ils faisaient la bonne chose.

En réponse à l’héritage du colonialisme, la Convention de règlement relative aux pensionnats indiens de 2006 reconnaissait un « désir de tourner la page sur les événements passés, afin qu’il nous soit possible de bâtir un avenir plus solide et plus sain. » Cette entente établissait le mandat de la Commission de vérité et réconciliation (CVR) historique, dont l’objectif est de contribuer à la vérité, la guérison et la réconciliation. Le rapport final de la CVR, publié en décembre 2015, en appelle précisément au système du bien-être de l’enfance pour son rôle dans la décimation des communautés et de la culture autochtones au Canada. Le secteur du bien-être de l’enfance, en prévision de ces recommandations, a commencé sa démarche de réconciliation en reconnaissant son rôle dans le génocide culturel des Autochtones et en concentrant son énergie à rétablir les relations avec les communautés autochtones en vue d’un avenir meilleur.

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