Au-delà des biscuits frais : Recourir à Une vision une voix pour réfléchir sur la pratique du travail social

Jana Vinsky, spécialiste de la mise en œuvre, Une vision une voix (UVUV)

Lorsque vous travaillez dans le domaine du bien-être de l’enfance, certains souvenirs vous restent. Il y en a un qui persiste chez moi… le retrait de deux enfants qui est survenu soudainement et s’est déroulé jusqu’à tard dans la nuit. Nous avons appelé les parents d’accueil, alors que les enfants s’accrochaient fermement au peu d’effets personnels qu’ils avaient emportés. Nous nous sommes retrouvés aussitôt sur un perron, l’air de la nuit nous entourant délicatement, et puis, une porte ouverte, un sourire, des mains tendues, prêtes à accueillir deux enfants effrayés et vulnérables. La chaleur qui enveloppait les enfants alors qu’ils entraient dans la maison de la famille d’accueil me donnait de l’espoir. La mère d’accueil avait fait des biscuits, l’odeur remplissait la maison, et je suis partie en étant certaine que cette famille aimante, disposée à prendre soin des enfants selon leurs valeurs chrétiennes, offrirait un environnement sécuritaire et bienveillant à ces enfants.

J’étais convaincue que cela représentait ce qu’est une bonne pratique du travail social. Je croyais que je faisais la bonne chose pour ces enfants. Je voyais leur race comme étant sans conséquence. Cela n’importait pas qu’ils soient noirs et que la famille d’accueil soit blanche. Pourquoi cela importerait-il? Ce qui comptait était que le foyer soit sécuritaire et que la famille soit bienveillante. Bien que je savais que la race importait, dans cette situation, je pensais à la « sécurité d’abord ». Je croyais qu’il s’agirait d’un court séjour et je ne pensais pas que l’identité importait dans ma prise de décision.

J’avais tort.

En y repensant, je n’ai rien vu dans la maison qui reflétait la réalité noire de ces enfants durant leur séjour dans la famille. Il n’y avait pas de poupées noires, ni d’images ou de livres où figuraient des Noirs. Rien dans la maison ne validait l’identité de ces enfants et la vie qu’ils menaient.

Ayant eu la possibilité d’acquérir mes connaissances du travail social au cours des quelque 15 dernières années, et connaissant les Pratiques d’équité raciale du Cadre de pratique Une vision une voix, je revois maintenant la scène et me demande plus sérieusement ce que ces enfants ont vécu après mon départ.

Oui, l’engagement des parents d’accueil était d’être aimants et bienveillants. Mais qu’est-ce qu’ont vécu ces enfants? Comment se sont-ils sentis d’être non seulement laissés à la maison d’étrangers, mais avec une famille blanche qui ne comprenait pas leur réalité interne ou vécue?

J’ai eu récemment l’occasion de participer à une formation en ligne de cinq jours sur la thérapie comportementale dialectique (TCD). Ça a été une expérience extraordinaire et instructive.

La TCD est une pratique qui est très centrée sur la validation.

Dans une formation de TCD, nous apprenons à valider fortement les personnes dans leurs pensées, leurs sentiments et leurs comportements. Bien que le bon travail social inclue de la validation, comme la normalisation de réactions comportementales à des « situations anormales », la TCD amène la validation à un tout autre niveau en se centrant réellement sur celle-ci.

Alors que je réfléchissais à la validation dans la pratique du travail social, j’ai pensé immédiatement aux enfants et aux jeunes Noirs pris en charge, particulièrement ceux qui n’ont peut-être pas d’autres personnes noires dans leur entourage immédiat ou leur communauté. Je me demandais comment ils se sentent d’être validés ou invalidés dans leurs pensées, leurs sentiments et leurs comportements.

Je sais qu’il est important que des enfants noirs soient élevés dans des foyers axés sur l’affirmation de l’identité noire, reçoivent des services adaptés à l’identité noire, et acquièrent les compétences de survie raciale. Je ne croyais pas que le fait de vivre dans un foyer ou une communauté qui invalide votre perception du monde et votre expérience directe peut entraîner un dérèglement émotionnel ou comportemental. En TCD, le dérèglement émotionnel renvoie aux contraintes de contrôle des émotions d’une personne, qui peuvent mener à des troubles comportementaux. Maintenant que je connais la TCD, j’ai une toute nouvelle perspective sur la réactivité découlant de l’invalidation.

J’ai depuis réfléchi beaucoup à l’affirmation naturelle et répétitive qui se produit constamment et quotidiennement dans les foyers noirs. Je me souviens avoir déjà entendu l’expression : une mère noire n’explique pas à un enfant ce qu’il en est d’être Noir, mais lui montre ce que c’est pour elle d’être Noire.

Nous, en tant que travailleurs sociaux, comprenons l’importance de l’attachement pour les enfants. En TCD, j’ai appris que la validation signifie de fournir de l’harmonisation et des liens d’une façon dont l’enfant peut être compris et vu, et se sentir ainsi valorisé et en sécurité – tous des aspects que nos théories de l’attachement considèrent comme étant si importants. Qu’est-ce que cela signifie pour les enfants noirs que nous plaçons principalement dans des environnements blancs?

Je me demande dans quelle mesure le dérèglement émotionnel et comportemental que nous observons parfois chez les enfants et les jeunes pris en charge découle du fait qu’on ne réponde pas à leurs besoins d’attachement relatifs à la validation. Dans le cas des enfants et des jeunes noirs, je me demande comment l’invalidation peut avoir une incidence sur l’attachement émotionnel et aussi sur l’attachement culturel. Des choses comme les soins capillaires, les liens avec leur communauté, leurs histoires et leurs traditions, entendre et voir des choses positives relativement à leur communauté, de l’aide pour composer avec des expériences racistes, apprendre comment survivre au racisme quotidien et aux formes subtiles qu’il peut prendre. Je ne vois plus cela comme étant distinct de la « sécurité d’abord ».

Dans mon rôle au sein d’Une vision une voix, je suis privilégiée d’avoir comme tâche de mettre en œuvre les Pratiques d’équité raciale d’UVUV. Pour la Phase II, cela signifie de jeter les bases des changements au secteur en :

  • Élaborant et menant une évaluation des besoins organisationnels en matière de racisme envers les Noirs, que chaque Société d’aide à l’enfance (SAE) subira.
  • Élaborant des fiches de rendement des SAE en fonction des résultats de l’évaluation des besoins.
  • Élaborant des plans de mise en œuvre des SAE pour répondre aux constatations de l’évaluation des besoins organisationnels.
  • Créant un Répertoire provincial des services aux Afro-Canadiens.
  • Élaborant des outils et des modèles d’amélioration des pratiques.

Alors que nous avons hâte d’intégrer les Pratiques d’équité raciale dans le travail que nous faisons tous, c’est aussi une période de réflexion. Qu’est-ce que la bonne pratique du travail social lorsque nous sortons des enfants de situations néfastes? Comment pouvons-nous nous assurer que nous ne causons pas de mal dans nos interventions? Que signifie la « sécurité d’abord »? Comment notre travail pourrait-il involontairement invalider ce que sont les enfants et ce qu’ils vivent, et peut-être causer d’autres sévices, lorsque nous croyons que nous sommes bienveillants et aimants ou que nous appliquons une bonne pratique du travail social?

En réfléchissant à ma pratique du travail social selon la perspective d’UVUV, je prends conscience que l’avantage d’Une vision une voix est sa capacité de remettre en question les définitions d’une bonne pratique – aussi précieuses soient-elles – incluant la promesse de biscuits frais.